Alberto Moravia

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Dessin de Christian Lacroix

« Toujours vêtue en petite danseuse, suivant la mode du moment, avec une légère chemisette bouffante et une jupe ample et courte que paraissait soutenir une crinoline, elle éveillait l’idée d’une fleur renversée, à la corolle déversée et oscillante, qui se serait promenée en marchant sur ses pistils. Elle avait un visage rond de petite fille, mais d’une petite fille grandie trop vite et initiée trop tôt aux expériences féminines. Elle était pâle, avec sous les pommettes une ombre légère qui faisait paraître ses joues hâves et, tout autour du visage une épaisse chevelure brune et crépelée. Sa petite bouche, de forme et d’expression enfantine, faisait penser à un bouton de fleur précocement apparu sur la branche sans s’ouvrir ; mais elle était marquée aux coins de deux rides minces qui me frappèrent particulièrement à cause du sentiment d’aridité intense qui en émanait. Enfin, ce qu’elle avait de plus beau, ses yeux, grands et sombres, eux aussi de forme enfantine sous un front un peu bombé, avaient un regard sans innocence, indéfinissablement distant, fuyant et incertain. »

Alberto Moravia (L’ennui)

 

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Lettre à François Augiéras

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Entre nous deux, ce fut comme un rendez-vous manqué… J’étais à Domme en 1972 où tu fumais des orties dans les combes profondes deux années auparavant, à Domme où tu t’isolais dans une grotte, une petite caverne où tu écrivais, où tu savais t’extraire du monde, dans le plus grand dénuement.

J’ignorais encore que tu avais été là bas, au centre du monde, à guetter des signes d’un autre univers. Domme alors, n’était qu’un petit village perché au-dessus de la Dordogne, et pas encore ce repaire touristique que l’on connait aujourd’hui… Bien plus tard j’ai su… Bien plus tard j’ai lu ton « Domme ou l’Essai d’Occupation »… et tous tes écrits, François. Dès cet instant, tu n’as cessé d’habiter mon esprit et mon cœur. Dès cet instant, toutes les coïncidences qui semblaient nous lier par delà le temps m’ont hantée pendant deux longues années. Aujourd’hui je me souviens combien tu me fascinais, et combien ton amour pour ce « pays de l’Homme » m’avait troublée, envoûtée… Combien ton écriture magique m’avait ensorcelée. Je me souviens combien j’avais goûté ta sauvagerie, ta façon de faire l’amour aux arbres, à la Vézère (que tu désignais comme « ton épouse »). Je veux me souvenir de tes toiles étranges, de tes personnages venus d’ailleurs (dont tu ne peignais jamais les pieds), de tes icônes (en souvenir du Mont Athos)… Parce que je peins aussi comme toi, à plat sur la table (comme les petits enfants) j’ai une pensée attendrie pour tout ce qui reste de ton œuvre peint, tout ce qui fait son mystère et son oubli : la plupart de tes toiles ont été perdues, certaines laissées par toi dans la nature, parce que disais-tu, une œuvre doit vivre en liberté sa vie de création, sa vie en dehors de son créateur.

La première édition de « Le Vieillard et l’Enfant » publiée sous le pseudonyme de Abdallah Chaamba, tu l’avais toi-même tapée sur des feuillets de couleur et éparpillée au petit bonheur. L’un de ces exemplaires fut adressé à André Gide qui t’écrivit une lettre admirative signée le jour même de ma naissance ! Coïncidence encore !

Tu es mort à l’âge de 46 ans, malade, dans la plus grande misère et le plus grand dénuement. Ta pierre tombale que j’ai photographiée dans le cimetière de Domme il y a quelques années, se trouve au bord d’une combe, et je ne peux m’empêcher d’imaginer que tu persistes à dévaler les falaises de Domme, en liberté, comme tu as toujours vécu.

eva (lettre à François Augiéras)

 

Pierre Loti photographe

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« Ils montaient sans sortir pour cela des cimetières infinis qui couvrent toutes les hauteurs d’Eyoub. Et,peu à peu, un horizon des Mille et une Nuits se déployait alentour ; on allait bientôt revoir tout Constantinople qui surgissait dans les lointains, au-dessus de l’enchevêtrement des branches, comme pour monter avec eux. »

Pierre Loti  (Les Désenchantées)

 

« La mort viendra et elle aura tes yeux »

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Parce que tout amour véritable est voué à la mort d’une façon ou d’une autre (par l’incompréhension de l’autre, par son mutisme, l’éloignement, la rupture, la divergence, la séparation en général) le poème de Pavese résonne singulièrement en regard des portraits fantomatiques des muses d’Antonio Palmerini, on retrouve d’ailleurs les thèmes de Pavese dans les photos de Palmerini : les yeux, le miroir, le mutisme, le gouffre du mal-être…

« La mort a pour tous un regard / La mort viendra et elle aura tes yeux. / Ce sera comme cesser un vice, /

comme voir resurgir au miroir un visage défunt, / comme écouter des lèvres closes. /

Nous descendrons dans le gouffremuets. » 

 

« L’empire des signes »

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photo Katia Chausheva

 

« Le rêve : connaître une langue étrangère (étrange) et cependant ne pas la comprendre : percevoir en elle la différence, sans que cette différence soit jamais récupérée par la socialité superficielle du langage, communication ou vulgarité ; connaître, réfractées positivement dans une langue nouvelle, les impossibilités de la nôtre ; apprendre la systématique de l’inconcevable ; défaire notre « réel » sous l’effet d’autres découpages, d’autres syntaxes ; découvrir des positions inouïes du sujet dans l’énonciation, déplacer sa topologie ; en un mot, descendre dans l’intraduisible, en éprouver la secousse sans jamais l’amortir, jusqu’à ce qu’en nous tout l’Occident s’ébranle et que vacillent les droits de la langue paternelle, celle qui nous vient de nos pères et qui nous fait à notre tour, pères et propriétaires d’une culture que précisément l’histoire transforme en « nature ». Roland Barthes (l’Empire des signes)

 

Volupté

Buste d'Antinoüs IIe S après JC

« De même qu’il n’y a pas d’amour sans éblouissement du coeur, il n’y a guère de volupté véritable sans émerveillement de la beauté » Marguerite Yourcenar (Nouvelles Orientales)

illustration : Buste d’Antinoüs (IIe S ap J.C.)

Salambô

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« La colline de l’Acropole, au centre de Byrsa, disparaissait sous un désordre de monuments. C’étaient des temples à colonnes torses avec des chapiteaux de bronze et des chaînes de métal, des cônes en pierres sèches à bandes d’azur, des coupoles de cuivre, des architraves de marbre, des contreforts babyloniens, des obélisques posant sur leur pointe comme des flambeaux renversés. Les péristyles atteignaient aux frontons ; les volutes se déroulaient entre les colonnades ; des murailles de granit supportaient des cloisons de tuile ; tout cela montait l’un sur l’autre en se cachant à demi, d’une façon merveilleuse et incompréhensible. On y sentait la succession des âges et comme des souvenirs de patries oubliées. »
(Extraits de « Salammbô » de Gustave Flaubert)

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« Delenda Cathargo » (« il faut détruire Carthage ») aurait déclaré Cathon… Rome avait si peur de Catharge, si puissante et si prospère… Ce fut la guerre totale, les troupes romaines se livrèrent à un véritable génocide, le site fut rasé, le périmètre de la cité maudit…
Ainsi va le monde… quoi de neuf sous le soleil ? (Poison)