Maupassant (La vie errante)

« Un homme n’aurait à passer qu’un jour en Sicile et demanderait : « Que faut-il y voir ? » Je lui répondrais sans hésiter : « Taormine ».

Ce n’est rien qu’un paysage, mais un paysage où l’on trouve tout ce qui semble fait sur la terre pour séduire les yeux, l’esprit et l’imagination.

Le village est accroché sur une grande montagne, comme s’il eût roulé du sommet, mais on ne fait que le traverser, bien qu’il contienne quelques jolis restes du passé, et l’on va au théâtre grec , pour y voir le coucher du soleil.

J’ai dit du théâtre de Ségeste, que les Grecs savaient choisir , en décorateurs incomparables, le lieu unique où devait être construit le théâtre, cet endroit fait pour le bonheur des sens artistes.

Celui de Taormine est si merveilleusement placé qu’il ne doit pas exister, par le monde entier, un autre point comparable. Quand on a pénétré dans l’enceinte, visité la scène, la seule qui soit parvenue jusqu’à nous en bon état de conservation, on gravit les gradins éboulés et couverts d’herbe, destinés autrefois au public, et qui pouvaient contenir trente-cinq mille spectateurs, et on regarde.

On voit d’abord la ruine, triste, superbe, écroulée, où restent debout toutes blanches encore, de charmantes colonnes de marbre blanc coiffées de leurs chapiteaux ; puis, par-dessus les murs, on aperçoit au-dessous de soi la mer à perte de vue , la rive qui s’en va à l’horizon, semée de rochers énormes, bordée de sables dorés, et peuplée de villages blancs ; puis à droite au-dessus de tout, emplissant la moitié du ciel de sa masse, l’Etna couvert de neige, et qui fume là-bas.

Où sont donc les peuples qui sauraient, aujourd’hui, faire des choses pareilles ? Où sont donc les hommes qui sauraient construire , pour l’amusement des foules, des édifices comme celui-ci ?

Ces hommes-là, ceux d’autrefois, avaient une âme et des yeux qui ne ressemblaient point aux nôtres, et dans leurs veines, avec leur sang, coulait quelque chose de disparu : l’amour et l’admiration du Beau. »

Guy de Maupassant (La vie errante)

Le Paradou…

glycine 1

— Qui es-tu, d’où viens-tu, que fais-tu à mon côté ?

Elle, souriait toujours, ravie de le voir ainsi s’éveiller. Alors, il parut se souvenir, il reprit, avec un geste de confiance heureuse :

— Je sais, tu es mon amour, tu viens de ma chair, tu attends que je te prenne entre mes bras, pour que nous ne fassions plus qu’un… Je rêvais de toi. Tu étais dans ma poitrine, et je te donnais mon sang, mes muscles, mes os. Je ne souffrais pas. Tu me prenais la moitié de mon cœur, si doucement, que c’était en moi une volupté de me partager ainsi. Je cherchais ce que j’avais de meilleur, ce que j’avais de plus beau, pour te l’abandonner. Tu aurais tout emporté, que je t’aurais dit merci… Et je me suis réveillé, quand tu es sortie de moi. Tu es sortie par mes yeux et par ma bouche, je l’ai bien senti. Tu étais toute tiède, toute parfumée, si caressante que c’est le frisson même de ton corps qui m’a mis sur mon séant…

Emile Zola (La faute de l’abbé Mouret)

La dame de La Roque Gageac

DSC00963

« Le reflux des toits montés de la rive du fleuve, en bas. Par dizaines ils s’agglutinent pour des cabanons, greniers, granges, passages vers des jardins, auvent sur le trou d’une cave, trois marches en débord pour un seuil élevé au-dessus de la ruelle ; toitures comme un ramassis d’écailles disparates, arquées en creux dans un mouvement de femelle en chaleur, crevées, délabrées en pauvres carcasses qui attendent… Et cela se chevauche, s’encastre, se bouscule, s’épaule, se tourne le dos. Géométrie malmenée, tohu-bohu qu’un urbaniste joyeux aurait éparpillé sans souci de son épure. Chaque pièce à vivre peu ou prou prend sa lumière aux carreyrous qui sinuent pour ne point se laisser prendre et dévaler d’un coup. La Grande-Rue, le seul passage de quelque importance, mais avec les mêmes fumiers, unit les deux quartiers du bourg. »

Paul Placet in « La belle endormie » (Editions La Lauze)

Colette (La naissance du jour – 1928)

20200509_153854

« Monsieur,

Vous me demandez de venir passer une huitaine de jours chez vous, c’est à dire auprès de ma fille que j’adore. Vous qui vivez auprès d’elle, vous savez combien je la vois rarement, combien sa présence m’enchante, et je suis touchée que vous m’invitiez à venir la voir. Pourtant, je n’accepterai pas votre aimable invitation, du moins pas maintenant. Voici pourquoi : mon cactus rose va probablement fleurir ! C’est une plante très rare, que l’on m’a donnée, et qui, m’a-t-on dit, ne fleurit sous nos climats que tous les quatre ans. Or, je suis déjà une très vieille femme, et, si je m’absentais pendant que mon cactus rose va fleurir, je suis certaine de ne pas le voir refleurir une autre fois…

Veuillez donc accepter, Monsieur, avec mon remerciement sincère, l’expression de mes sentiments distingués et de mon regret. »

Ce billet signé Sidonie Colette née Landoy, fut écrit par ma mère à l’un de mes maris, le second. L’année d’après, elle mourait, âgée de soixante-dix sept ans. Au cours des heures où je me sens inférieure à tout ce qui m’entoure, menacée par ma propre médiocrité, effrayée de découvrir qu’un muscle perd sa vigueur, un désir sa force, une douleur la trempe affilée de son tranchant, je puis pourtant me redresser et me dire : « Je suis la fille de celle qui écrivit cette lettre, -cette lettre et tant d’autres que j’ai gardées. Celle-ci en dix lignes, m’enseigne qu’à soixante seize ans elle projetait et entreprenait des voyages, mais que l’éclosion possible, l’attente d’une fleur tropicale suspendait tout et faisait silence même dans son coeur destiné à l’amour. Je suis la fille d’une femme qui, dans un petit pays honteux, avare et resserré, ouvrit sa maison villageoise aux chats errants, aux chemineaux et aux servantes enceintes. Je suis la fille d’une femme qui, vingt fois désespérée de manquer d’argent pour autrui, courut sous la neige fouetttée de vent crier de porte en porte, chez des riches, qu’un enfant, près d’un âtre indigent, venait de naître sans langes, nu sur de défaillantes mains nues… Puissé-je n’oublier jamais que je suis la fille d’une telle femme qui penchait, tremblante, toutes ses rides éblouies entre les sabres d’un cactus sur une promesse de fleur, une telle femme qui ne cessa elle-même d’éclore, infatigablement, pendant trois quarts de siècle… »

Colette (La naissance du jour. 1928)

 

« L’écume des jours » Boris Vian

boris-vian-aurait-eu-100-ans-en-2020-dr-1574357641

Boris Vian, né le 10 mars 1920 aurait eu cent ans aujourd’hui.

 « – Qu’est-ce qu’il y a ici ? dit Alise pensive.
– Oh ! dit Nicolas. C’est cette maladie, ça nous bouleverse tous, ça s’arrangera et je rajeunirai.
Chloé était allongée sur son lit, vêtue d’un pyjama de soie mauve et d’une longue robe de chambre de satin piqué, d’un léger beige orange. Autour d’elle, il y avait beaucoup de fleurs et, surtout, des orchidées et des roses. Il y avait aussi des hortensias, des oeillets, des camélias, de longues branches de fleurs de pêcher et d’amandier et des brassées de jasmin. Sa poitrine était découverte et une grosse corolle bleue tranchait sur l’ambre de son sein droit. Ses pommettes étaient un peu roses et ses yeux brillants, mais secs et ses cheveux légers et électrisés comme des fils de soie. »

Extrait de « L’écume des jours » (Boris Vian)

Boris disait : « Les morts sont parfaits ! » et j’ajoute : ils sont parfaits, ils sont fidèles, ils ne déçoivent jamais, sur un claquement de doigts, ils arrivent, ils reviennent, ils t’enveloppent de leur tendresse, de leur amour, de leur gaieté, de leur silencieuse sérénité… bref, ils sont parfaits ! comme les livres qui sont là, et qu’on peut relire à n’importe quel moment, en ouvrant à n’importe quelle page, sans souci de la chronologie…

Bon anniversaire mon Boris !… tu es jeune à jamais… pour toujours…

 

Matteo Massagrande, l’essence de la Lumière et du Silence…

 

bb91626a57c8dba4d9c1b9bce1f51b7a

Né en 1959 à Padoue, en Italie, Matteo Massagrande est un peintre ancré dans l’histoire et la tradition de la représentation figurative. Il expose ses travaux depuis 1973 dans le monde entier, ses peintures figurant dans de nombreuses collections publiques et privées.

Dans leur sujet et leur mode d’exécution, ses tableaux évoquent la lumière, le lieu et le temps. La plupart montrent des intérieurs architecturaux avec des vues sur des espaces extérieurs, dont certains se concentrent sur des arbres symboliques. Matteo Massagrande s’intéresse particulièrement à révéler la lumière qui articule et divulgue le sujet. Son accomplissement technique est évident dans son expression subtile, déployant une maîtrise magistrale et méticuleuse de la couleur et de la tonalité.

La nature de son sujet est intrigante et mystérieuse, montrant des intérieurs domestiques inoccupés, délabrés, éventuellement abandonnés. Ces salles immobiles chargées d’absence et de mélancolie dont le traitement sophistiqué de la lumière et des couleurs, séduisent l’œil… Les sols carrelés complexes se déroulent d’un espace à l’autre, attirent vers des extérieurs ressemblant à des jardins.

La tension extrême est sensible dans ces images apparemment calmes et contrôlées. Le sujet, un point dans le temps et dans l’espace, est insaisissable, en constante évolution et au bord de la perception. Matteo Massagrande rend avec minutie ses observations systématiques en faisant des peintures d’une densité visuelle riche, qui capturent et enregistrent efficacement un moment significatif dans le cadre d’une méthode rigoureuse.